En ces temps confus où s’élèvent, dans notre Algérie post-coloniale, des voies appelant à la trahison de l’idéal de la révolution de Novembre. En ces temps tristes marqués par la félonie et la lâcheté de nos « intellectuels », Rachid Boudjedra brise le silence pour dénoncer les contrebandiers de notre Histoire.

Après Ahmed Bensaada qui a dévoilé le rôle d’informateur indigène joué par Kamel Daoud dans son livre « Kamel Daoud : Cologne, contre-enquête » c’est au tour de Rachid Boudjedra de dévoiler avec courage  « l’idéologie de Harki » de certains intellectuels algériens qui dénigrent l’Algérie dans leurs « œuvres destructrices » au profit d’un néocolonialisme francophile.

Dans son essai, « Les contrebandiers de l’Histoire », Boudjedra remonte aux origines de ce courant de pensée. On découvre, ainsi qu’il ne s’agit pas seulement des écrits d’un Daoud ou d’un Sansal mais d’une idéologie du déni qui est apparue au lendemain de l’indépendance avec pour objectif la démoralisation de la population Algérienne par la remise en cause du récit héroïque de sa guerre de libération et la promotion, auprès des jeunes générations, d’une certaine nostalgie du temps de la colonisation.  C’est ainsi que, dans leurs « œuvres » tous ces « intellectuels » acquis à cette idéologie, affichent sans honte « leurs regrets amers de n’être plus « les enfants de la patrie française », « … mais aussi leur terrible nostalgie et leur malheur inconsolable de n’être plus que des citoyens algériens ».

Dans ce pamphlet, Boudjedra ne se trompe pas de cible et ne dissimule pas ses positions. Il dénonce ouvertement le lobby français en Algérie connu sous l’appellation locale de « Hizb fransa » : « le parti de la France » et ses relais d’intellectuels entièrement acquis aux thèses néocoloniales.  Il affirme que  : « Non seulement le « partie de la France » existe bel et bien,  mais il a toujours existé ».

Chronologie de l’idéologie de Harki

Sur onze chapitres, l’auteur dresse, à travers la liste de ces contrebandiers, une chronologie qui remonte aux années 70s. Une chronologie de cette idéologie algérienne du déni, qu’il n’hésite pas à nommer une « idéologie de Harki » dans la production intellectuelle et artistique.

 (1970) Ali Boumahdi, « Le village des Asphodèles ».  Roman dans lequel « l’auteur y développe une thèse négationniste qui remet en cause la longue guerre de libération nationale qui n’aurait jamais existé, selon lui, et fait l’éloge passionné du Général de Gaulle qui aurait octroyé gentiment et généreusement l’indépendance à l’Algérie.»

(1982) Mahmoud Zemmour, « Les folles années du twist ».  Il explique que «…dans ledit film (..) Pieds-noirs et « Français musulmans » d’Algérie vivent en toute tranquillité, passent leur temps à forniquer entre eux, à boire et à…danser le twist … ». « Ce film (…) prônait (presque !) l’amitié entre les peuples ! Entre le bourreau et sa victime, quoi ! »

(2007)  Wasssyla Tamzali, « Une éducation algérienne » Pour Boudjedra, tout le roman de cette avocate et ancienne haute fonctionnaire à l’UNESCO à Paris, n’est qu’« un faux témoignage flagrant et malhonnête ». Son texte est « … un énorme déni de l’Histoire nationale si douloureuse et si effroyable de mon pays. Un objet non pas de propagande mais de contrebande où on falsifie ce maelstrom qu’a été la guerre d’Algérie »

(2009) Boualem Sansal, « Le village de l’allemand ». Boudjedra qui classe cet auteur comme premier « contrebandier »,  décrit cet ex- haut fonctionnaire de l’état comme un homme du système qui a bénéficié de nombreux avantages, un corrompu et un « terrible corrupteur ». Boudjedra rappelle que depuis «  Le serment des barbares » , « Sansal posait déjà ses pions pour installer, subrepticement et malicieusement, une littérature du déni de soi ». Pour Boudjedra, son roman « Le village de l’allemand » n’est qu’un texte de « contrebande (…) dont la thèse principale consistait à considérer que l’armée de libération nationale comme une armée nazie et dirigée par une armée du IIIème Reich ». Nous comprenons ainsi aisément le parallèle honteux que fait Sansal, dans un article paru dans le Monde, entre l’attentat terroriste de Nice en 2016 et celui du Milk bar pendant la bataille d’Alger. Enfin, Boudjedra rappelle que les défenseurs de Sansal sont BHL, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, André Glucksmann et Pascal Bruckner, et sans surprises Sansal et ses livres sont les bienvenus chez les sionistes…

(2009) Yasmina Khadra, « Ce que le jour doit à la nuit »   Boudjedra inclue ce roman dans la liste des contrebandiers «dans une moindre mesure». Il le qualifie d’erreur de parcours de la part du « grand écrivain » Yasmina Khadra . Si pour lui le roman est une « fable qui faisait l’éloge de la cohabitation heureuse et enchanteresse entre les Français d’Algérie et les «Français musulmans» d’Algérie», Boudjedra déplore, surtout, la récupération faite par l’autre. Le roman a été adapté au cinéma par un réalisateur « pied-noir et plutôt sioniste » et avec comme ultime humiliation une co-production subventionnée par le Ministère de la Culture de notre pays.

(2014) Kamel Daoud, « Meursault contre-enquête »  Bien que Boujedra reconnait à Daoud le droit de s’exprimer sur les tabous de notre société, il déplore l’hypocrisie de Daoud «  Daoud qui nous fait le coup de Camus plus algérien que n’importe quel algérien et grand ami des arabes » «Camus, qui avait une attitude raciste envers les arabes ». Ce Daoud ex-islamiste qui admire Camus et ne se sent pas solidaire des Palestiniens. Au passage, Boudjedra dénonce aussi la confrérie Camusienne (Kamel Daoud, Wassila Tamazali, Mohamed Lakhdar Maougal et quelques profs de français de l’université d’Alger) qui s’agite avec l’aide de l’ambassade de France… pour réhabiliter ce pieds-noir sur la scène algérienne.

(2015) Feriel Furon, « Si Bouaziz Bengana dernier roi des Ziban » C’est justement cet essai qui a poussé Boudjedra à écrire « Les contrebandiers de l’histoire ». On apprend ainsi que l’essai de Furon qualifié de « torchon » par l’auteur fait l’éloge du bachagha Bengana connu à Biskra comme « un féodal sadique et collaborateur éternel de la France coloniale ». A sa sortie, « ce torchon » n’a pas eu grand succès en France. Sa notoriété commence par une campagne de promotion qui débute à Paris, d’abord avec l’invitation de l’institut du Monde arabe, puis par le centre culturel algérien à Paris, enfin, au centre culturel français à Alger. Feriel Furon sera aussi l’invité d’une émission de la chaine TV publique Canal Algérie et rencontrera durant son séjour à Alger plusieurs députés et hauts commis de l’état avec ce slogan « Construisons ensemble un nouveau départ pour une réconciliation définitive ! »

(2016) Salim Bachi, « Dieu, Allah, moi et les autres » Boudjedra s’interroge sur ce fonctionnaire français, directeur du centre culturel français en Irlande qui au lendemain de l’attentat terroriste perpétré à Nice, « s’est découvert une vocation de fouineur de l’Islam » pour écrire un livre « bizarre », au titre « bizarre ».

(2016) Lyes Salem, « El Wahrani »  Par ce film,  l’auteur dénonce cette génération de cinéastes qui vivent à l’étranger et qui font  « …des films de mauvaise qualité esthétique souvent co-produit par l’Algérie et dont le but est de rabaisser notre pays, non seulement politiquement mais humainement et psychologiquement. Avec une volonté de le saper, de le punir, aussi, d’avoir obtenu son indépendance ».

Enfin, Boudjedra nous donne un contre-exemple étranger à cette liste de contrebandiers locaux. Ironiquement, elle nous vient de France. A défaut d’une jeune génération d’écrivains Algériens décolonisée, c’est une jeune génération d’écrivains français qui « va mettre la France guerrière et arrogante face à ses crimes contre l’humanité » ; celle de Laurent Mauvignier , « Des hommes », de Jerome Ferrari, « Là où j’ai laissé mon âme » et Joseph Andras « De nos frères blessés »…

 «… ces écrivains français de la nouvelle génération, effaçaient, ce faisant, la honte française et donnaient une gifle retentissante aux contrebandiers de l’Histoire. Comme s’ils voulaient par leurs œuvres novatrices les dénoncer et remettre l’histoire (La vraie !) debout. »

Dans ce pamphlet, Rachid Boudjedra a traduit sa colère et celle de nombreux Algériens contre cette pseudo-élite Algérienne colonisée qui s’accapare la parole au nom des Algériens sur les plateaux des médias occidentaux. Il précise, toutefois, que l’objectif de son essai n’est ni de condamner ni de punir mais seulement de « DIRE ». Il convoque Frantz Fanon et nous rappelle que « l’inconscient du colonisé est un gouffre sans fin », et il s’agit dans son livre de « DIRE » afin de « …fouiller notre inconscient pour le dévoiler, pour nous dévoiler et nous connaitre. »

Malheureusement, dès sa parution, loin de susciter un débat serein, mais nécessaire sur le sujet, le pamphlet de Boujedra a au contraire suscité une vive polémique et des ripostes défensives de la part des « contrebandiers de l’Histoire » et de leurs réseaux de soutien, ces autres « contrebandiers de la presse et des médias » ;  dévoilant par la même tout le mal qui gangrène la scène intellectuelle dans notre Algérie à décoloniser.

Un livre à lire absolument, « Les contrebandiers de l’histoire » essai de Rachid Boujedra, éditions FrantzFanon, Alger, 2017

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