Aujourd’hui, en Algérie, s’il y a un livre qu’il faut absolument lire pour pouvoir comprendre, voire décrypter, le sens du débat qui secoue la scène politique et médiatique, c’est bien «L’art d’avoir toujours raison» de Schopenhauer.

Selon Schopenhauer, l’argumentation dans un débat est primordiale, rarement pour atteindre la vérité, souvent pour gagner le débat. Et pour le gagner ce débat, les interlocuteurs sans scrupules usent de mauvaises ou fausses argumentations dialectiques plus connues en anglais sous le terme de «logical fallacies». Cette argumentation fallacieuse se décline en différents stratagèmes les plus utilisés dans la presse algérienne étant  l’Argumentum ad hominem et Argumentum ad personom.

Argumenta ad hominem ou ex concessis. Quand l’adversaire fait une affirmation, nous devons   chercher   à   savoir   si   elle   n’est   pas   d’une   certaine   façon,   et   ne   serait-ce   qu’en apparence, en contradiction avec quelque chose qu’il a dit ou admis auparavant, ou avec les principes d’une école ou d’une secte dont il a fait l’éloge, ou avec les actes des adeptes de cette secte, qu’ils soient sincères ou non, ou avec ses propres faits et gestes.*
Argumentum ad personom, Si l’on s’aperçoit que l’adversaire est supérieur et que l’on ne va pas gagner, il faut tenir des propos désobligeants, blessants et grossiers. Être désobligeant, cela consiste à quitter l’objet de la querelle (puisqu’on a perdu la partie) pour passer à l’adversaire, et à l’attaquer d’une   manière   ou   d’une   autre   dans   ce   qu’il   est ( …)  quand on passe aux attaques personnelles, on délaisse complètement l’objet et on dirige ses attaques sur la personne de l’adversaire. On devient donc vexant, méchant, blessant, grossier. C’est un appel des facultés de l’esprit à celles du corps ou à l’animalité.*

Dans un débat, l’argumentation fallacieuse se résume ainsi :

X défend une thèse et présente ses arguments : a, b, et c.

Y réfute la thèse de X, mais au lieu de répondre aux arguments a, b et c, Y va plutôt attaquer la personne X (ses positions ou vie privée) pour la discréditer sans répondre aux arguments soulevés.

Le but, ici n’est pas la recherche de la vérité mais tout simplement de démolir la crédibilité, et par là même l’argumentation adverse pour gagner le débat. Ce subterfuge est utilisé par ceux qui veulent détourner l’attention des arguments et focaliser l’attention du public sur la personne X à discréditer.

Prenons maintenant un exemple pratique d’actualité : le débat Saadani Vs Toufik ou plutôt… vs les défenseurs de celui-ci.

Dans sa dernière conférence de presse, Amar Saadani l’ex-secrétaire général du FLN avait dénoncé :

–        Le pouvoir parallèle qui sévit en Algérie et a appelé à l’instauration d’un état de droit civil à l’opposé d’un état contrôlé par un pouvoir secret militarisé « deep state ».
–        Le pouvoir du « Hizb Fransa » le clan francophile infiltré dans les différentes institutions de l’état et dévoué à servir les intérêts de l’ancien colonisateur en Algérie.
–        Le pouvoir des généraux de Fransa, les DAF  Démobilisés de l’Armée Française, les « Janviéristes » putschistes et éradicateurs des années 90s.
–        Le pouvoir du général Toufik qu’il a accusé d’être un marionnettiste manipulateur de la scène politique en Algérie et surtout d’être derrière les troubles survenus à Ghardaia.

Ces graves accusations ont provoqué de vives réactions de la part de la presse. La presse francophone, dite libre et démocrate a endossé, comme à son accoutumée, le rôle de défenseur de Toufik. Mais à défaut de réfuter les accusations avec des faits et arguments fiables, cette presse s’est bornée à attaquer la personne de Saadani par des arguments fallacieux de type : ad hominem et ad personom.

L’article Panama leur amour de Saad Ziane sur Libre Algérie en est un bon exemple.

Tout le long de l’article, Ziane ne répondera à aucun argument avancé par Saaddani ; d’ailleurs il n’en citera pas un seul. Et bien sûr ses arguments contre Saadani sont, oh surprise,  des attaques contre Saadani qu’il accuse d’être une marionnette. Il usera de l’ad hominem :

… Cette manière subite de remettre de la France pour attaquer ses adversaires transformés en «agents » a de quoi surprendre lui qui a des biens et des habitudes dans «l’hexagone »”

Mais aussi de l’ad personom:

Il est vrai qu’avec son allure de videur et son menton très mussolinien, Amar Saadani a le don de rendre sympathique tous ceux qu’il attaque.”

Admirez cet argument ad personom contre Saadani qui permet par la même de rendre le toufik … sympathique. Quel subterfuge !

Quant’à l’article “La rentrée politique rythmée par les frasques de Amar Saadani” de Abed Charef, les arguments ad-hominem se succèdent ad-nauseam et pas une seule citation des accusations avancées par Saadani.

M. Saïdani débite en effet des insanités à longueur de d’année et ses propos ne risquent guère de figurer dans l’histoire des idées politiques.”

” Jusqu’à présent, l’ancien président de l’Assemblée nationale a plutôt brillé par ses frasques. Accusé, selon des informations publiques, dans une gigantesque affaire de détournement, propriétaire de biens immobiliers en France.”

“Son règne à la tête du vieux parti coïncide avec la période des grands scandales : il est associé au quatrième mandat, à des figures comme Chakib Khelil et Farid Bedjaoui. Les commentateurs sont féroces envers lui : son FLN, c’est celui de l’avilissement et de la corruption.”

Si la scène politique algérienne brille par sa médiocrité, il faut admettre que la scène médiatique algérienne est loin d’être meilleure.  Et devant l’état actuel de cette dernière, nous, citoyens Algériens, qui sommes à la recherche de la vérité, n’avons d’autre choix que d’apprendre à décrypter les débats en cours pour évaluer les arguments par leur véracité et rejeter toutes les argumentations dialectiques fallacieuses qui visent à nous détourner de la seule vérité.

Aujourd’hui, Saadani a démissioné du poste de secrétaire général du FLN, mais ses accusations contre le pouvoir de l’ombre, les DAF, Toufik et Hizb Fransa, raisonnent toujours dans la tête de nombreux valeureux Algériens…. comme les lignes rouges d’une Algérie …. à décoloniser.


*  Tiré du livre “L’art d’avoir toujours raison” de Schopenhauer

Advertisements