Depuis sa nomination à la tête du Ministère de l’éducation, Noria Benghabrit n’a cessé de soulever éloges et compliments des uns, critiques et interrogations des autres. Au début de cette nouvelle année scolaire, la minsitre se retrouve, encore une fois, au centre d’une polémique autour des réformes mises en place et du contenu des nouveaux programmes. La polémique a atteint son paroxysme dernièrment, avec l’annonce du Ministère d’ester en justice l’organisation des parents d’élèves qui a menacé de boycotter l’école si le Ministère persiste dans sa décision d’appliquer les nouveaux programmes. Avec cette décision, le ministère de l’éducation fait preuve d’une dangereuse dérive totalitaire contre l’un des partenaires les plus importants de l’éducation.

Il est triste de constater que l’opacité, qui caractérise les réformes du secteur de l’éducation, n’encourage pas le débat et tout est fait pour museler les voix qui se dressent contre les réformes de Benghabrit. De plus, les fervents défenseurs de la minsitre n’hésitent pas à diaboliser tous ceux qui ont un avis contraire en les accusant d’être des islamistes ; et en rappellant, à chaque fois, la nécessité de libérer l’école des luttes idéologiques et politiques.

Que cachent les réformes de Benghabrit?
Est-il vrai que ces réformes n’ont aucune connotation idéologique?

Pour comprendre les réformes de Benghabrit, la minsitre, il suffit de lire Benghabrit, le chercheur. Je vous propose, la lecture critique de son article phare sur la réligion dans les programmes de l’école algérienne.

Dans son article intitulé Ecole et réligion, paru dans l’ouvrage collectif Où va l’Algérie?, qui a réuni des chercheurs Algériens et Français, publié en 2001 par Karthala, la minsitre interroge, dans le contexte de l’après décennie noire, la place institutionnelle de la réligion dans les programmes d’enseignement et les enjeux existants dans le débat autour de la question de l’école algérienne.

Après un bref apperçu historique de l’introduction de la dimension réligieuse dans l’école algérienne en parallèle au discours identitaire, Dr Benghabrit nous rappelle qu’autour de l’éducation en Algérie :

«...s’entremêlent les questions de la personnalité et de la langue, de l’islam et de l’arabisation de la langue d’enseignement comme vecteur de la personnalité et de l’identité algérienne à construire. L’enjeu est dans la fabrication de l’Algérien. »

Elle rappelle les différentes réformes qui ont touchées l’éducation islamique en usant du terme malheureux de…”nettoyage”:

« Pendant près de vingt-trois ans (de 1976 à 1999), les programmes d’éducation islamique sont restés sans changement sérieux sauf à déplacer, avancer ou reculer dans le temps l’apprentissage de sourates considérées comme plus ou moins difficiles. En 1999, et faisant suite à une action d’allégement des programmes menés en 1993, une opération de «nettoyage» des contenus fut initié par le ministère de l’Éducation nationale, touchant tout ce qui apparaissait comme appel à la violence, au djihad et à l’intolérance. »

Concernant les enjeux autour de l’école, Benghabrit reconnaît justement que :

« Ce n’est pas un hasard si l’école se trouve au cœur des enjeux de pouvoirs entre différentes factions. »

Pour appuyer son affirmation, elle cite Louis Legrand qui affirme que :

«L’école est en effet toujours apparue comme un vecteur de pouvoir sur les esprits. Le conditionnement de la jeunesse, sa formation intellectuelle et morale sont l’instrument privilégié d’une diffusion et du maintien du pouvoir des idéologies, qu’elles soient d’inspiration religieuse ou politique.»

Ainsi, partant de cette hypothèse et en prenant en compte “la fabrication de l’Algérien” comme enjeu central de l’école, nous pouvons affirmer qu’avec ses réformes, la ministre Benghabrit représente forcément une faction en lutte pour le pouvoir idéologique de l’école.

Mais quelle faction?   Et quelle idéologie?

Dans « Ecole et réligion », Benghabrit développe son hypothèse sur le développement de la violence des années 90 en ces termes :

« Le développement de la violence et du terrorisme depuis 1993 a eu pour conséquence la remise en cause des principes qui sont au fondement de l’école algérienne. »

Cette remise en cause n’a qu’une seule explication : l’école algérienne (comprendre l’éducation islamique) est désignée comme responsable de la violence des années 90s. De plus, sa citation de Sami Nair, introduit la question de la laicisation des mentalités comme nécessaire et solution inéluctable .

« … Toute la question est de savoir comment va s’opérer le passage de cette laïcisation/sécularisation de la réalité dans le domaine des mentalités…» Sami Nair

Dans le même sens, N. Benghabrit nous rappelle que :

« Considérant la demande d’islamisation comme contradictoire et irréconciliable avec la demande de modernisation (…) En conséquence de quoi, la solution pour le changement passe par «la substitution du droit civil à la Shariâ»

Nous déduisons de ces propos une position claire en faveur de la modernité et de la laicité.
Etrangement, l’auteur rappelle dans son développement la position ambiguë du Conseil national économique et social qui en 1995 reconnaîssait :

« … le mérite à l’école coloniale d’avoir intégré dans le système éducatif des cours de morale où étaient enseignées des valeurs telles que l’honnêteté, le goût de l’effort personnel, le respect de la personne et des biens d’autrui, la tolérance, le devoir de protection envers le patrimoine public, le respect de la loi… »

Elle ne manque pas de situer cette reconnaissance honteuse du CNES par le contexte de l’époque où l’islamisme politique en Algérie déployait :

« …  une violence aveugle contre la société, alors même que le phénomène est largement perçu comme constituant un résultat des choix pédagogiques opérés au lendemain de l’indépendance du pays. »

Ainsi, après avoir rappelé les éloges du CNES faits à l’école coloniale, Benghabrit affirme que le phénomène (islamisme politique et violence) est le résultat des choix pédagogiques pris après l’indépendance, mais la solution qu’elle propose est loin d’être pédagogique. Elle préconise, en effet, un parti pris idéologique à travers la séparation des prérogatives de l’éducation nationale et des affaires religieuses :

« … la mise en œuvre de la séparation des prérogatives de l’éducation nationale et des affaires religieuses constituent les véritables réponses à la problématique du changement, perçu comme un travail permanent et laborieux de l’ancien par le nouveau, de l’existant par l’avenir, du «traditionnel» par le «moderne» – catégorie idéologique. »

En conclusion, l’école algérienne, dont l’enjeu principal est la fabrication de l’Algérien de demain, se trouve bel et bien au cœur de luttes pour des enjeux de pouvoirs des idéologies. Dans cet article, N.Benghabrit dévoile clairement, sa position idéologique pour un changement de paradigme dans l’enseignement religieux de l’école algérienne. Une idéologie en faveur de la “modernité“, de “la séparation des prérogatives de l’éducation nationale et des affaires religieuses“, de “la substitution du droit civil à la Shariâ», en d’autres termes de la “laïcisation/sécularisation”  des mentalités…

Alors, où va l’école algérienne?

Une direction nouvelle se dessine : de BenBadis… à BenGhabrit.

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