L’article “La résistance kabyle à l’invasion turque et sauvagerie des janissaires” paru sur  le site de Babzman, un certain 14 juillet, est un bel exemple de l’aliénation de certains Algériens qui ne peuvent lire l’Histoire de leur pays qu’à travers les prismes racistes et mystificateurs des récits historiques de la France coloniale.

L’article, signé Mounira Amine-Seka d’après le blog de de l’historien Bernard Lugan, rempli d’erreurs et de raccourcis malheureux soulève plusieurs questions:

D’abord pourquoi cet article ?

Au début, l’auteur nous rappelle les accusations mutuelles de crimes contre l’humanité tenues par Erdogan et Sarkozy autour des massacres des Arméniens pour le premier et des Algériens pour le second, puis elle enchaine son récit (ou celui de Lugan) dans le sens de la thèse défendue par… Sarkozy.

En effet, après la venue des turcs à la demande d’Alger pour les sortir du siège espagnol, en 1518, Alger devint une colonie ottomane durant trois siècles, sous le nom de Régence d’Alger.

Je comprends que le français Bernard Lugan, pour absoudre la France de ses crimes contre l’humanité commis en Algérie, rappelle à la Turquie ses supposés crimes perpétrés dans ce même pays (même si l’empire Ottoman n’a rien à voir avec la Turquie du XXème siècle). Je comprends aussi que Lugan ne peut relater son histoire de l’Algérie Ottomane sans faire référence au mythe berbère/kabyle si cher à la France coloniale. Oui je comprends, mais je ne comprends pas pourquoi l’Algérienne Mounira Amine-Seka a écrit cette introduction ? Pourquoi reprendre les arguments fallacieux de Lugan le français, sans un soupçon de lecture critique. Elle semble ne pas comprendre que les arguments avancés par l’historien n’ont qu’un seul objectif : disculper la France de l’accusation de crimes contre l’humanité commis en Algérie.

Résistance Kabyle ?

L’auteur ne sait peut-être pas que le terme “kabyle” n’existait pas au 16ème siècle en Algérie. Ne sait-elle pas que c’est justement la conquête coloniale française qui a développé ces catégories raciales et créé le mythe berbère et kabyle pour mieux diviser la société algérienne ? D’ailleurs on se demande pourquoi cet auteur développe cette vision ethnique, pour ne pas dire raciste, de l’histoire de l’Algérie ?  Retirer le mot “kabyle” du récit et une autre histoire se dessinera, celle des luttes de pouvoir, et d’alliances qui se font et se défont au grès des intérêts des chefs de tribus et dynasties en place, et tout cela en temps de guerre contre les croisés, après la chute de l’Andalousie.

Invasion et colonisation Turque ?

Peut-on parler d’invasion et de colonisation “turque” de l’Algérie au 16ème siècle ?  L’auteur ne sait-elle pas que la propagande coloniale française est basée, justement, sur le mensonge que l’Algérie n’a jamais été souveraine, que notre peuple est passé d’une colonisation à une autre et que la colonisation française est venue pour chasser les “colonisateurs” Turcs ?  La vérité indéniable est que ce sont les habitants d’Alger, de Bejaia, et de Jijel qui ont demandé l’aide des frères Barberousse pour libérer leurs terres des espagnoles. Dans le contexte géopolitique de cette période, l’empire Ottoman avait le statut de “Khilafa” خلافة pour la nation musulmane, et surtout de puissance militaire. Après la chute de l’Andalousie, et les attaques Espagnoles sur les villes côtières, notre pays menacé était devenu une terre de “Jihad” أرض الجهاد, et il est très compréhensible que les Algériens fassent allégeance à la Khilafa Ottomane pour une alliance politique et militaire. La force navale du grand amiral Kheireddine, que l’auteur qualifie de “chef de bande”, a défendu l’Algérie durant les croisades. Sans cette flotte une grande partie de nos côtes aurait eu le même sort que celui de Ceuta et Melilla au Maroc.

Sauvagerie des Janissaires?

En relatant la supposée sauvagerie des Janissaires, l’auteur veut- elle nous attendrir sur le sort du compte Martin de Vargas et de ses soldats qui occupaient le Penon, et qui passaient leur temps à bombarder Alger avec leurs canons ? Veut- elle nous attendrir sur le sort du père Jean Le Vacher consul de la France qui venait de déclarer la guerre à l’Algérie? Ce qui est stupéfiant est que l’auteur s’approprie totalement la version française (européenne) de l’histoire et oublie le contexte de guerre qui régnait et surtout le sort des musulmans d’Espagne massacrés et chassés de leurs terres.

Enfin, le comble du “copié-collé” est sans conteste cette phrase :

"Il est à souligner qu’à l’exception du Raïs Hamidou, aucun pirate n’était d’origine algérienne ; tous étaient des turcs de naissances ou des renégats."

Ici, au-delà de l’esprit raciste véhiculé par cette phrase, c’est le terme de pirate, mais surtout de renégat utilisé par l’auteur pour qualifier les Rais de la marine Algérienne qui est choquant. Certes, la plupart des Rais étaient des Européens chrétiens convertis à l’Islam. Mais, s’il est compréhensible que Lugan les considère comme renégats, il est inacceptable qu’une Algérienne, que je suppose musulmane, les considère comme tel. Pour les musulmans, ils ne peuvent être considérés que comme des musulmans, des frères de religion et dans le contexte des croisades, des “Moudjahidine” qui méritent tout le respect.

En résumé, cet article est décevant par son caractère “néo-colonisé” et son manque d’esprit critique vis-à-vis de la narration coloniale de l’histoire de l’Algérie ; mais surtout choquant par la vision raciste qu’il véhicule.

Au lieu de faire un résumé en mode “copié-collé” des écrits du blog de l’Historien français Bernard Lugan, l’auteur aurait dû développer une étude critique de ces évènements historiques en se basant sur des lectures croisées de différents ouvrages historiques. A défaut, l’auteur aurait dû, tout simplement, donner le lien vers l’article source et nous épargner la lecture de ce résumé décousu, mystificateur et sans intérêt.

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